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L’Ecluse no 1: une péniche, une corde et un bébé

Ce roman est publié en juin 1933, soit au milieu d’une série de romans non-Maigret. Pour la première fois, les non-Maigret sont plus nombreux que les Maigret: premier signe que Simenon a accédé à un autre stade dans son oeuvre, et surtout qu’il peut se passer du fil conducteur qu’est son héros pour écrire des romans. Comme l’écrit Francis Lacassin: « les sept volumes qui entourent [L’Ecluse no 1] dans cette série […] se passent fort bien de criminel… et de policier. » (in Simenon et la vraie naissance de Maigret). D’un autre côté, on peut noter qu’aussi bien dans la série à couverture photographique que dans la série dessinée, on ne marque pas de différence dans l’apparence esthétique des Maigret et des non-Maigret, comme si les deux types de romans étaient sur un plan d’équivalence. Maigret et non-Maigret sont les deux pans d’une même œuvre, et si on peut les distinguer, on doit en tenir compte de façon égale pour comprendre le monde du romancier…

La couverture de l’édition originale est illustrée d’une péniche dans le sas d’une écluse. C’est un motif qu’on va retrouver dans plusieurs éditions.

Dans d’autres éditions, on nous montre une péniche, mais pas dans une écluse.

Et voici l’écluse, sans péniche…

Dans plusieurs éditions, on trouve l’écluse et la péniche, avec en prime soit la scène de l’attaque contre Ducrau, soit une scène entre Maigret et Ducrau.

D’autres éditions font le choix de présenter un des personnages principaux: en l’occurrence Aline. On remarquera les choix différents des illustrateurs dans la façon de présenter la jeune femme: une édition japonaise nous la montre de dos, comme une silhouette blanche et mystérieuse tel qu’elle apparaît au début du roman: « La forme blanche s’avançait sur la passerelle. C’était une jeune fille en longue chemise de nuit, pieds nus, et les rayons de lune qui l’auréolaient dessinaient son corps nu sous la toile. »; il en va de même avec une édition anglaise; une édition espagnole la préfère en « étrange petite maman » comme la désigne Maigret; une autre édition espagnole la présente en femme se déshabillant, épiée par Bébert.

Enfin, certaines éditions ont choisi de présenter d’autres éléments de l’intrigue: une édition finnoise présente un homme de dos, surveillant le canal (Ducrau); une édition néerlandaise propose une corde de pendu, évoquant le suicide de Jean; une édition italienne montre Maigret se rendant dans la cabine de la Toison-d’Or, où se trouvent Gassin et Ducrau; une édition anglaise présente Maigret et Ducrau découvrant le suicide de Jean.

 

Maigret: un commissaire et son neveu

En octobre 1933, Simenon signe un premier contrat avec Gallimard. Quitter Fayard et ses éditions « populaires », et entrer à la prestigieuse NRF, c’est une deuxième étape sur le chemin de la littérature. Au début de 1934, Simenon écrit une dernière (croit-il…) enquête de son commissaire. Celle-ci est d’abord publiée en feuilleton dans le quotidien Le Jour en février-mars 1934. Simenon, avant cette parution, fait paraître dans le même journal un texte où il prévient ses lecteurs: il veut bien faire revivre son héros le temps de quelques feuillets de journal, mais après ce sera fini, et il passera à autre chose… Le roman est publié en mars 1934. C’est le dernier roman sous patronyme que l’auteur fait paraître chez Fayard, car dorénavant, il est passé dans l’écurie Gallimard. Ce roman, dont le sobre titre tranche avec les autres de la série, doit marquer la fin d’une étape.

L’édition originale montre Maigret devant un revolver et un téléphone décroché. L’image est sobre, et ne raconte pas grand-chose de l’intrigue, si ce n’est une évocation assez vague de la ruse employée par Maigret chez Cageot. Encore une façon de marquer la fin de quelque chose…

L’image du commissaire dans un décor minimal sera repris dans d’autres éditions: dans la réédition Fayard des années ’50, il prend le visage de Charles Laughton, qui vient de tourner en 1949 l’adaptation américaine de La tête d’un homme. On retrouve la même image dans l’édition suédoise et l’édition finnoise.

Une édition italienne et une édition portugaise reprennent l’idée du téléphone décroché, qu’une autre édition italienne évoque Maigret à la retraite dans son jardin.

D’autres éditions préfèrent des illustrations plus explicites, et choisissent des scènes tirées du roman: ainsi, on va montrer le neveu de Maigret lors de sa découverte du corps de Pepito ou lors de sa sortie du Floria, ou l’attaque contre Audiat, ou les joueurs de cartes au Floria, ou encore Maigret au Floria, avec Cageot, et en premier plan le visage de Fernande.

Enfin, on remarquera ces trois éditions qui font un choix original d’illustration: une édition espagnole présente le visage de Maigret à côté de celui de son neveu; une édition néerlandaise montre le sobre motif du « S » de Simenon, et une autre édition néerlandaise illustre une pipe dans un cendrier, posé à côté d’une lampe qui pourrait être la lampe à abat-jour vert posé sur le bureau de Maigret: image pleine de symboles se suffisant à eux-mêmes…