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Dans les premières éditions des romans des Presses de la Cité, les dos (et parfois les rabats) des jaquettes illustrées comprenaient une courte présentation par Doringe.

MAIGRET SE FACHE Maigret a pris sa retraite; il s’est retiré à la campagne, et il cultive les aubergines… Maigret aurait-il perdu son esprit d’aventures ? Mais un jour une étrange vieille dame vient lui offrir de s’occuper d’une non moins étrange histoire. Et Maigret, pour sa plus grande satisfaction – comme pour celle de ses lecteurs – se retrempe dans une atmosphère d’enquêtes passionnantes, qui le conduit au dénouement imprévu.

LA PIPE DE MAIGRET Maigret a perdu sa pipe légendaire. Maigret est comme une âme en peine. Pour reconquérir cette pipe, il se met à errer dans les petits bureaux enfumés de la P.J. Le voici au bistrot du coin où il déguste un demi, flanqué de son inséparable inspecteur Lucas; le voici auprès de Mme Maigret, dans son appartement bourgeois boulevard Richard-Lenoir. Le voici enfin à Chelles… et, au bout de la piste, reparaît la pipe de Maigret !

MAIGRET VOYAGE Maigret part en Amérique pour élucider une affaire mystérieuse avec l’aide de la police fédérale. Nous le voyons évoluer dans la grande ville inconnue, toujours le même: sans émotion, coiffé de son melon, la pipe à la bouche… Nous le voyons côtoyer des personnages étranges et pittoresques… Et c’est ainsi que, poursuivant opiniâtrement son bonhomme de chemin, il arrive au bout de son enquête pour reprendre tranquillement le paquebot vers la France où l’attendent de nouvelles aventures.

«… Le meilleur des hommes au fond, le plus consciencieux des inspecteurs, consciencieux au point d’en être imbuvable, Lognon, sur lequel la malchance s’acharnait avec tant d’insistance qu’il en était arrivé à avoir la hargne d’un chien galeux.» Tel est le collaborateur que Maigret doit supporter au cours de sa nouvelle enquête; et lorsque le succès viendra couronner ses efforts, Maigret, généreusement, s’effacera, laissant toute la gloire à Lognon, l’inspecteur malchanceux.

«… Un petit visage pâlot dans la nuit pluvieuse, des yeux qui gardaient un peu de la fixité du sommeil, une expression réfléchie, avec seulement un tout petit peu d’anxiété…» Si jeune – douze ans – l’enfant se trouve mêlé à un drame. Mais lorsqu’il vient chercher refuge auprès de la police, personne ne veut l’écouter, sauf Maigret. L’aventure se déroule au son mélodieux des cloches qui annoncent la messe matinale, dans l’atmosphère paisible d’une chapelle d’hôpital. Calme… Sérénité… Pourtant un crime vient d’avoir lieu, un crime dont le coupable sera trouvé grâce à Maigret, grâce au témoignage de l’enfant de choeur.

«… C’est à huit heures, comme les autres jours, que Joseph ouvrit les portes du café. A huit heures dix, exactement, l’homme est arrivé. Il est une heure. L’homme est toujours là. … A trois heures de l’après-midi, voyant son client toujours à la même place, Joseph a commencé à s’irriter pour de bon…» Quel est donc ce client obstiné qui passe une journée entière au Café des Ministères ? Quel mystère cache son attitude insolite ? La peur ? Le désir de vengeance ? Pourquoi pas un grand amour ? Seul, Maigret saura répondre à ces points d’interrogation.

«On ne tue pas les pauvres types….. Seulement, voilà, est-ce que c’était vraiment un si pauvre type que ça ?» A Maigret d’enquêter. A Maigret de répondre. A Maigret de nous étonner une fois de plus par sa perspicacité.

Dès sa naissance (dans Pietr-le-Letton) Simenon campa son commissaire d’une manière définitive. Et puisque voici recommencée une série de MAIGRET, il est peut-être opportun de vous donner le signalement du policier (c’est bien son tour) tel qu’il fut campé à l’origine. Au physique, calme et vigoureux; au moral, patient, lucide, compréhensif et pitoyable. Ainsi, en lisant MAIGRET ET SON MORT, l’imaginerez-vous tel que Simenon l’a voulu: « Maigret se campa, large et pesant, les deux mains dans les poches, la pipe au coin de la bouche… Son faux-col, quoique très bas, le gênait… Il passa un peigne dans ses cheveux drus, d’un châtain sombre, où se distinguaient à peine quelques fils blancs autour des tempes, puis rajusta une cravate qu’il n’était jamais parvenu à nouer correctement. … Il restait là, énorme, avec ses épaules impressionnantes qui dessinaient une grande ombre. On le bousculait, et il n’oscillait pas plus qu’un mur… Il remontait, de son pas lourd, sans cesser de fumer… Il ne ressemblait pas aux policiers que la caricature a popularisés. Il ne portait ni moustaches, ni souliers à fortes semelles, ses vêtements étaient de laine assez fine et de bonne coupe. Enfin il se rasait chaque matin et ses mains étaient soignées. Mais la charpente était plébéienne. Il était énorme et osseux. Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite les pantalons les plus neufs… »  Et voilà ! Vous le reconnaissez, le MAIGRET du Donker Bar A NEW YORK ? Vous le retrouvez, l’homme patient, pitoyable et exaspéré de MAIGRET SE FACHE ?… Vous ne vous étonnerez donc pas qu’il fasse mettre des fleurs dans la chambre où vient d’accoucher la criminelle Maria, de ce qu’il rêve de confier certain bébé orphelin à la douce Nine, malgré l’énormité de ce projet… C’est plus que jamais un ami que vous rencontrerez tout au long des pages de MAIGRET ET SON MORT.

SALUT A MAIGRET Depuis que Georges SIMENON est en Amérique, son amitié pour le plus populaire – et le plus français – de tous ses héros semble se réveiller avec une cordialité accrue par l’éloignement. Ce MAIGRET, le plus intelligent des commissaires de la P.J., le plus profond des psychologues de toutes les polices, il n’y a pas moyen de le confondre avec n’importe quel détective, n’importe quel G.M. C’est un petit bourgeois français, un petit bourgeois de chez nous. Qu’on le rencontre à Chicago ou à Copenhague, à Salonique ou à Lima, impossible de s’y tromper: tassé en toutes saisons dans son lourd pardessus, perpétuellement coiffé de son melon et accompagné de sa pipe, avare de ses paroles, lent d’allure, subtil et prompt d’esprit, MAIGRET ne ressemble à personne, sinon à quelque tranquille comptable du Sentier. Georges SIMENON aime le voyage, le déplacement, les horizons nouveaux; il est fort heureux sur le continent américain où il a, en moins de trois ans, occupé déjà (Canada compris) quatre domiciles et cinquante chambres de passage. Mais quand il anime MAIGRET, c’est Paris, le quai des Orfèvres, le quai de Bercy, les écluses de Charenton, le boulevard Richard Lenoir, la rue des Rosiers, la rue de la Perle, la rue du Roi de Sicile et leur ghetto, la rue Pigalle et ses boîtes qui, soudain, prennent vie sur son papier…

MAIGRET à la retraite, MAIGRET en vacances, que voilà donc des situations impensables ! Situations dans lesquelles le commissaire le plus connu de la P.J. se trouve pourtant, comme tout le monde, mais qu’il ne prend pas comme tout le monde. A peine est-il installé dans la calme maisonnette du bord de Loire à laquelle il avait si longtemps rêvé, qu’une vieille dame vient l’arracher à cette paix, et qu’il la suit, maugréant et ravi. Et c’est MAIGRET SE FACHE. A moins que les intrus soient un jeune homme et un vieux monsieur qui l’entraîneront, toujours maugréant et toujours ravi, de l’autre côté de la terre. Et c’est MAIGRET A NEW YORK. Puis, quand la grippe le retient au lit, le crime vient encore le chercher par la main et MAIGRET, ravi et sans maugréer, dirigera l’enquête du fond de son lit, entre deux bouffées d’une pipe interdite… Et c’est LE TEMOIGNAGE DE L’ENFANT DE CHOEUR, un des contes qui composent LE COMMISSAIRE MAIGRET ET L’INSPECTEUR MALCHANCEUX. A moins que l’excellente Madame MAIGRET tombe opportunément malade et doive être opérée au lendemain de son arrivée au bord de la mer, ce dont son mari, une fois toutes inquiétudes passées, se chagrine moins qu’on le pourrait craindre, car le voilà libre de suivre une enquête imprévue et passionnante. Et cela donne LES VACANCES DE MAIGRET dernier-né (provisoire) de la nouvelle collection. L’académicien qui, récemment, disait avec regret: «Quel dommage que Simenon abandonne Maigret, il y avait tant de psychologie dans ces livres-là!» n’a plus qu’à se réjouir et… se mettre à la lecture. Plus vivant et meilleur psychologue que jamais, le commissaire déploie sa plus lucide activité pendant LES VACANCES DE MAIGRET.

– Vous vous rappelez LES VACANCES DE MAIGRET, ce roman policier qui est un bouleversant roman d’amour – le roman d’amour du Dr Bellamy ? … Eh bien, LA PREMIERE ENQUETE DE MAIGRET est un roman d’amour encore; d’un autre type, certes; attendrissant plutôt: le roman d’amour du commissaire lui-même. – L’histoire de son mariage, alors ? – Vous n’y êtes pas. Nous savons peu de choses sur son mariage, sinon qu’il fut bien gentil, tout simple et sans histoire; peut-être en saurons-nous plus long à ce sujet lorsqu’il écrira ses mémoires… Ici, il est marié depuis peu de mois, lorsque s’ouvre le récit. – Comment ? Et déjà infidèle à la souriante Mme Maigret ? – Qu’allez-vous chercher là, et pour qui le prenez-vous ? Il n’en a jamais eu, que je sache, la moindre intention. Au début, la fraîcheur de peau, l’égalité d’humeur de cette excellente épouse l’en auraient empêché. – Et ensuite ? – Ma foi… Son égalité d’humeur, sa fraîcheur de peau… et peut-être aussi ses talents culinaires. – Alors, ce roman d’amour ? – Quand on est Maigret, Maigret le Commissaire, Maigret de la P.J., Maigret au point d’oublier que l’on s’appelle Jules, au point que Mme Maigret arrive elle aussi à l’oublier, pour qui donc, en son jeune printemps, pour qui donc aurait-on éprouvé des battements de coeur ? Pour qui, ces élans d’enthousiasme à la fois fervents et timides ? Pour qui, cette ardeur fidèle et désintéressée ? – ? ? ? – Pour LA POLICE, bien sûr ! – Vous pensez vraiment qu’en son jeune printemps, comme vous dites, Maigret rêvait d’être flic ? – Oh, il n’est pas entré dans la police comme dans une épicerie de détail, uniquement parce qu’il faut bien «gagner sa pauvre vie». Il n’est pas devenu «flic», pour reprendre votre injurieux vocable. Chez lui, ce n’était pas une affaire de gros sous, mais une question de vocation. – De vocation ? – L’auteur a pris soin de nous avertir dès la première apparition de son personnage, dans Pietr-le-Letton, que Maigret ne ressemble pas aux policiers popularisés par la caricature. Il ne porte ni moustaches, ni souliers à fortes semelles, ses vêtements sont de laine assez fine et de bonne coupe. Il se rase chaque matin, et ses mains sont soignées… Tel apparaît Maigret, notre ami Maigret, celui que nous admirons parce que nous voyons vraiment au cours de ses enquêtes que pour lui la police, je le répète, est une affaire de vocation. C’est en 1928 que nous fîmes connaissance avec Maigret: voilà donc vingt ans qu’il est notre ami. Il frisait alors la quarantaine, était lourd et massif, et quelques mèches grisonnaient à ses tempes. 1928-1948… Est-ce pour fêter cet anniversaire que l’auteur nous le présente à nouveau ? Le voici tel qu’il était en sa vingt-cinquième année, mince, doux, encore hésitant dans ses décisions, mais déjà lucide et résolu au fond de l’âme, et tel que nous le connaissons dans les aventures qui nous furent contées depuis.

La toute première de ses aventures, la voici. Jeune secrétaire de commissariat parisien – il faut bien débuter quelque part ! – notre homme brûle du désir d’appartenir au plus vite à la PJ. Les commissariats de police ne lui disent rien du tout, il sent que sa place est au Quai des Orfèvres, que là seulement il pourra servir comme il l’entend. Sa vie aurait pu être bien différente: la mort de son père l’a contraint à abandonner ses études de médecine. Mais s’il avait choisi d’être médecin, ce n’était pas qu’il se sentît particulièrement attiré par le laboratoire ou l’amphithéâtre, pas même par le désir de guérir des hommes, de redresser leur sort ou de rétablir leur ménage, dont quelque maladie menaçait l’équilibre. Il se sentait déjà une âme de raccommodeur de destinées. Aussi n’a-t-il pas tellement hésité lorsqu’il lui fallut renoncer à la médecine: la police, ce n’est pas seulement la possibilité de mettre les coupables en prison, c’est surtout celle de sauver des victimes. Et la vraie victime, c’est parfois le criminel… Vous voyez bien qu’il s’agit d’une vocation, presque d’un apostolat. Or, à sa première enquête, Maigret s’aperçoit que ses efforts sont entravés par les chefs en qui il a le plus confiance, que la vérité qu’il a découverte est travestie… Plus tard, il comprendra. Il saura que tout est bien ainsi… Mais, sur l’heure, il souffre amèrement. Il souffre comme d’un premier attachement, très pur, très désintéressé, déçu par l’objet de sa ferveur. Mme Maigret ne lui donnera jamais que de tranquilles joies, qu’une plaisante et douillette tendresse; LA PREMIERE ENQUETE DE MAIGRET vous révélera que le commissaire a tout de même connu, à sa manière, un véritable chagrin d’amour.

Ce récit que nous proposent aujourd’hui les Presses de la Cité emmnène le commissaire dans un coin de France où son auteur ne l’avait pas promené encore: l’île de Porquerolles. On sait le don extraordinaire qu’a Simenon pour planter un décor: cette aventure policière offrira donc au lecteur l’agrément d’un voyage en Méditerranée, dans ce petit morceau du Var posé au milieu d’une eau merveilleusement transparente, sous un soleil complice de la paresse. Le commissaire en est tout alangui, ce qui réconforte le lecteur oisif et le réhabilite à ses propres yeux: quand il ferme le livre, s’il est satisfait de voir une énigme résolue, il regrette de quitter trop vite le doux enchantement de Porquerolles… Dans Cécile est morte, Maigret, pour la première fois, travaillait sous l’oeil attentif d’un policier étranger. C’était alors l’inspecteur Spencer Oats de Philadelphie, détaché pour étudier les méthodes de notre célèbre commissaire. Lorsque celui-ci va faire une enquête à New York, il est tout naturellement guidé par son confrère «local», le capitaine O’Brien, – et c’est lui, cette fois, qui a l’occasion d’étudier les méthodes américaines: ça le gêne beaucoup moins; il est dans un bain, on l’aide à nager, c’est dans l’ordre.

Dans Mon ami Maigret, la police anglaise lui fait l’hommage de lui déléguer Mr. Pyke. C’est un homme charmant, courtois, discret – le type même de l’Anglais bien élevé, et, de plus, il connaît son métier. N’importe, il est là… et Maigret se sent bridé, mal à l’aise, ce qui nous vaut quelques remarques d’une bonhomie apparente et d’une profondeur réelle sur les visiteurs les plus sympathiques… Il y a aussi de part et d’autre quelques «réactions patriotiques» dépourvues de tout chauvinisme, mais qui n’en sont pas moins certaines. En bref, un Maigret qui ne ressemble pas aux précédents, un Maigret complètement renouvelé… Parce qu’un homme se proclamait très haut «l’ami de Maigret», se targuait de cette «amitié», un autre homme, sentant une menace, a supprimé le premier. L’assassiné était une manière de clochard, mais sans le côté sordide et malodorant qui dégrade si rapidement le miséreux des grandes villes. C’est un clochard méditerranéen, pêcheur occasionnel, homme de peu de besoins, que le soleil, la semi-oisiveté, la mer, le pastis contentent habituellement. Il n’a pas d’ennemis, bien au contraire. C’est donc uniquement parce qu’il a répété trop haut: «Mon ami Maigret» qu’on l’a supprimé du monde des vivants. On ? Qui On ? Quelle raison avait cet «On» de redouter que Maigret vînt en aide à son ami ? Et d’abord, comment Maigret était-il l’ami de ce miteux ? Tout cela s’expliquera, se dénouera, se dévoilera progressivement – et la découverte sera fort imprévue. Mais comme le Midi est bienveillant et comme le soleil handicape plutôt le commissaire, une postière curieuse et intuitive l’aidera beaucoup, non sans lui faire remarquer d’ailleurs: «C’est facile, au fond, votre métier: tout vous arrive de partout…» Peut-être exercer le métier de commissaire de la PJ est-ce effectivement facile, je n’en sais rien. Mais raconter ses aventures romancées ce n’est pas facile du tout ! L’art naturel, (si l’on peut joindre ces deux mots !) sobre et cordial à la fois, de Simenon y réussit à merveille.

Voici transporté au coeur de l’Arizona, l’un des états les plus vigoureusement «physiques» des USA, notre Maigret si français, d’allure bourgeoise et bougonne. Lui pour qui le sport, c’est d’aller à pied du boulevard Richard-Lenoir à la P.J., ou de pêcher à la ligne devant sa maison du bord de Loire, il n’entend parler que base-ball, ranch, cheval. Lui toujours engoncé dans son pardessus noir, mains aux poches, chapeau enfoncé, il vit au pays des cols ouverts, des chemises claires, des hautes bottes et des feutres à large bord. Lui à qui la P.J. recommande l’autobus et n’alloue que chichement un taxi en cas d’absolue nécessité, est emmené par des collègues qui, pour un oui, pour un non, ou même pour rien du tout, parce que ça leur chante, sautent dans une bonne voiture et disent: «On va prendre un drink à deux pas». A deux pas, c’est à cent kilomètres. Lui qui a laissé à la maison une épouse industrieuse et paisible, amie d’une cuisine lentement mijotée, découvre le triomphe de la conserve. Lui que sa femme appelle Maigret, des inconnus de la veille l’appellent gentiment «Djioûle» (c’est leur façon de prononcer son prénom oublié de Jules)… On conçoit que Maigret, qui ne se défait pas aisément de ses habitudes – rappelez-vous «Mon ami Maigret» où le commissaire anglais Pyke adopte plus vite que lui les moeurs de Porquerolles – se sente un brin dépaysé par un si total changement d’atmosphère ! Changement d’atmosphère… Cela permet à Simenon, sans avoir l’air d’y toucher, de nous donner, par petites notes précises et discrètes, l’atmosphère, la fameuse atmosphère, d’un tribunal. à Tucson. Vous y seriez, vous ne verriez pas tout cela plus clairement malgré l’absence presque totale de descriptions. Pourvu que cet art si paradoxal, tout ensemble vigoureux et subtil, ne vaille pas une fois de plus à l’auteur d’être assommé sous l’éloge qui dispense le critique de réfléchir au reste: le don d’évoquer une atmosphère ! Eh oui, certes, il le possède, et au plus haut point. Mais ce n’est pas le seul, tant s’en faut, peut-être même pas le plus riche ! Heureusement certains, parmi les plus grands – André Gide, Claude Farrère, Emile Henriot – lui reconnaissent d’autres dons, et en particulier sa profonde pénétration psychologique. Voilà, n’est-ce pas, pour ceux qui aiment Simenon, le témoignage le plus réconfortant. Oui, Simenon est le maître incontesté de l’atmosphère psychologique. C’est pourtant elle qui va dérouter le plus profondément notre Maigret transféré à Tucson. Le voici à chaque instant ahuri par une enquête qui suit pas à pas le déroulement des faits, en négligeant l’origine de ces faits, et même les mobiles. Le témoin qui pourrait peut-être apporter quelque lumière dans les profondeurs est prié de répondre par oui ou par non aux questions qui lui sont posées, et de ne pas tenter d’influencer le jury. Maigret, vingt fois, est tenté de se cabrer: «Pourquoi pas ceci ?» , «Comment est-il possible qu’on néglige cela ?» Le collègue qui le pilote le calme plutôt avec un whisky ( ah, le vin blanc de la brasserie Dauphine !) et un sourire qu’avec un raisonnement, et le rassure: «C’est la méthode. Vous verrez, tout se découvrira… Notre police est excellente et notre justice très juste…» Et c’est vrai. Maigret qui est là en voyage d’études, doit admettre que c’est vrai. Il n’est pas convaincu pour autant, car tout cela qui est minutieux, scrupuleux, scientifique, manque de chaleur humaine et – lâchons le mot – de psychologie. Or pour Maigret, même un criminel reconnu est avant tout un homme: vous vous rappelez ce passage de la Première enquête de Maigret où l’auteur nous apprend d’où est venue la vocation du commissaire – non d’un désir de châtier les coupables, mais de la volonté de raccommoder chaque fois qu’il le pourra les destins démolis. Et cela le mène à conduire ses enquêtes avec plus de psychologie que de méthode: «Je n’ai pas de méthode» dit-il souvent. «Je ne pense pas… je cherche pourquoi…» A Tucson on a une méthode. Mais on arrive tout de même au but. Ce qui, dans un roman policier du moins, est essentiel.

Dans ce roman, MAIGRET ET LA VIEILLE DAME, l’absence de méthode du commissaire inquiète profondément quelqu’un: l’inspecteur Castaing, du Havre. Maigret, ce gros homme somnolent, presque assoupi – en apparence ! – qui ne fournit aucune indication sur la marche de ses pensées et en deux jours ne semble pas avoir découvert le plus faible indice, ce gros homme le déçoit. Lucas, Janvier, qui, depuis des années, travaillent avec le commissaire, ne se soucient jamais de ses silences et connaissent à des signes légers et familiers que la lumière commence à sourdre. Castaing, lui, s’inquète. Il a bien tort: Maigret trouvera.Non parce que la règle du roman policier le veut ainsi, mais parce que Maigret est fait comme ça: méditatif, sensible et bon sous sa chair épaisse, le commissaire n’est pas un personnage de roman, il n’obéit pas à la règle d’un jeu. C’est un homme, un vrai, un vivant, que de grandes houles cachées bouleversent comme vous et moi, davantage même. Parce qu’il est excellent serviteur (il a toujours peur de ne pas en faire assez pour gagner son pain) il réprime ses impulsions, mais ici comme dans MON AMI MAIGRET vous verrez que la main parfois lui démange et qu’il regrette fort de devoir laisser partir impunies de lâches crapules. Pas un personnage de roman, non. Un homme. Et voulez-vous savoir comment il est né ? Voulez-vous savoir ce que pense de lui son auteur ? Voici ce que dit Simenon: « Lorsque j’écrivais encore des romans populaires, les derniers temps, j’avais commencé à dessiner un personnage nommé Jarry, qui me séduisait particulièrement. Sa seule ambition était de vivre un certain nombre de vies: parisien raffiné à Paris, pêcheur en sabots en Bretagne, paysan ici, petit bourgeois là… Et puis Maigret est né, qui l’a supplanté, et je m’aperçois que Maigret est une transposition de Jarry: lui aussi vit un grand nombre de vies pendant un moment. Mais c’est la vie des autres, à qui pendant un moment il se substitue. » C’est assez révélateur déjà, n’est-ce pas ? Mais il y a mieux. Simenon, pendant une partie de son existence a, lui aussi, voulu vivre plusieurs vies. Lors de ses brefs séjours à Paris, il se payait le ridicule – le mot est de lui – d’aller s’habiller à Londres, et les chapeaux qui lui restent de cette époque le font bien rire; au temps qu’il habitait une gentilhommière, il portait des gilets d’équitation à carreaux, à faire rêver un country gentleman. A Porquerolles, adoptant l’accent du midi, il jouait aux boules avec conviction, et, à la tête de son équipage, allait jusqu’en Italie défier les boulistes dans les villages de la côte.Aujourd’hui, il est installé en lui-même et ne vit plus que son propre personnage enfin trouvé.

MAIGRET ET LA VIEILLE DAME confirme ce que le sympathique commissaire a maintes fois démontré: il n’a pas de méthode. Placé devant les faits, placé devant les gens, il réfléchit, il s’enfonce en lui-même et là, seul avec lui et en lui, il essaye de retrouver, de reconstituer, d’imaginer, les sentiments ou les mobiles qui ont pu amener tel ou tel protagoniste, plutôt que tel autre, à accomplir un geste donné, à commettre un crime donné. Il cherche de quoi sont faits les gens et, déduisant les conséquences de sa découverte, comprend pourquoi ils ont agi de telle ou telle façon. On conçoit donc aisément qu’il ne saurait avoir de «méthode» une et indivisible. Le tempérament, les habitudes, l’origine, les conditions de vie de ses héros guident les réflexions du commissaire, et celles-ci varient pour chaque individu. Il ne saurait être question de s’y prendre de même sorte avec, par exemple, l’homme supérieur et raffiné qu’est le Dr Bellamy des VACANCES DE MAIGRET, qu’avec Victor-le-simple ou la bande des tueurs de MAIGRET ET SON MORT. Ou qu’avec la délicieuse vieille dame qui nous est présentée maintenant. Le commissaire Maigret se trouve aujourd’hui devant toute une famille. Autant de coupables possibles, pensez-vous ? Non: autant de coupables improbables, justement. Et tant qu’il n’aura pas découvert le pourquoi du crime à propos duquel il mène l’enquête à Etretat, il ne saura pas qui l’a commis.Une seule personne est d’avance exonérée, une vieille dame à qui était destiné le verre de poison qu’a vidé la Rose, sa bonne. Et la bonne est morte.C’est la vieille dame elle-même, une exquise vieille dame aux traits de marquise, aux yeux de ciel, qui est venue au quai des Orfèvres pour prier le commissaire de prendre l’affaire en main…Loin de son service et des facilités matérielles qu’il offre, loin de ses collaborateurs habituels et de leur aide efficace, Maigret, sans le moindre fil pour le guider, se trouve dans un bourg inconnu et parmi des individus qui n’ont guère de rapport avec sa clientèle accoutumée. C’est plus que jamais au fond de lui-même qu’il lui faudra se réfugier pour réfléchir en paix et, des effets, remonter aux causes. Sans méthode préconçue.

L’AMIE DE MADAME MAIGRET Chère Mme Maigret ! Ce n’est pas souvent qu’elle se mêle des enquêtes de son mari, mais quand la chose se produit, le résultat est tellement savoureux ! Pour L’Affaire de Bergerac, par exemple, où le commissaire, grippé, dirigeait du fond de son lit les mouvements de son épouse. (Simenon a écrit ce roman parce qu’il était lui-même grippé… Tout le monde n’obtient pas de la maladie d’aussi heureux effets ! ) On la retrouve dans les mêmes conditions dans Le Témoignage de l’enfant de choeur. Mais ici Maigret est bien portant et valide; c’est d’elle-même – encore qu’involontairement – qu’elle se met dans le bain. On attendait, avec curiosité et sympathie, les nouveaux exploits policiers de l’excellente dame: il n’y aura pas de déception ! Rouge, nerveuse, inquiète, au milieu du square d’Anvers, demandant l’heure à tout venant, – effondrée devant sa poule au pot qui n’est plus que charbon, tandis que le commissaire mange sur le pouce du pain et du fromage, – modestement triomphante lorsqu’elle découvre, à force d’astucieuses questions chez les modistes un nom de femme qui va aiguiller les recherches de son mari… Elle est pittoresque, mais efficace; «mémère», mais débrouillarde. Grâce à elle, ce MAIGRET donne un son nouveau.

Ainsi qu’il arrive souvent, nous verrons à peine, passant dans l’ombre des lointains, les coupables de deux crimes. Pour arriver à les identifier d’abord, à les joindre ensuite, Maigret a de longues, de fréquentes conversations avec des comparses. Procédé normal d’enquête policière, procédé romanesque excellent, puisqu’il va nous permettre de faire connaissance avec la population de la rue de Turenne et de la rue des Francs-Bourgeois. C’est un quartier pour lequel Simenon a beaucoup de goût. Une population laborieuse l’habite, – petits commerçants, petits artisans, – dont on sait que le commissaire excelle à gagner la confiance. Cela nous vaudra une série de tableaux pittoresques et de conversations qui valent les tableaux. Il y a notamment une certaine Fernande, femme d’un relieur, sur qui pèsent des charges sérieuses, et Fernande, reconnaissante à celui qui l’a enlevée au trottoir puis l’a épousée, Fernande tour à tour méfiante, sur les conseils de l’avocat, puis gagnée par l’évidente honnêteté de Maigret, se livre sans réticence: il n’y a pas meilleure ménagère ni bourgeoise plus rangée que cette ancienne prostituée. Reverrons-nous le jeune inspecteur Lapointe? C’est un « nouveau », brûlant d’enthousiasme, follement désireux de bien faire, qui va se donner à sa tâche avec tout le zèle de Maigret à sa première enquête et avec toute la fougue d’un chien de chasse sur la piste d’un lièvre. Un avocat – nouveau également – est lancé sur le client avec la même fougue, mais avec beaucoup moins de désintéressement. Ce qui l’amène à cacher, très imprudemment, une valise appartenant au relieur. Recel. Recel, c’est toujours grave. Pour un avocat, ça peut chercher loin… Seulement, il faut pouvoir prouver; et l’unique preuve, ce serait la possession de la valise… Par la faute de Lapointe, une fuite a eu lieu, des renseignements se sont répandus au dehors. Maigret va lui donner le moyen de réparer. Sans lui cacher qu’il lui confie une mission périlleuse et sans gloire: «Si tu réussis, il n’y aura que toi à le savoir. Si tu échoues, je suis obligé de te désavouer et de dire que tu as dépassé mes instructions…» Lapointe n’hésite même pas. La carrière est son rêve et Maigret est son dieu. Et quand il a la pièce à conviction, il s’octroie de lui-même sa récompense. Pour la première fois, il ose parler comme les anciens: «Vous êtes content… patron?» demande-t-il. En voilà un qui a le feu sacré! Peut-être suivra-t-il les traces du commissaire? C’est Simenon qui en décidera.