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Nous sommes au soir du 20 février 1931 à Montparnasse. Devant le cabaret de la « Boule Blanche » se presse une foule bigarrée de gens costumés et déguisés…  Ils ont été invités, par un carton reproduisant la fiche anthropométrique du bandit Jules Bonnot, à participer à un « bal anthropométrique », au cours duquel un certain Georges Simenon dédicacera les deux premiers romans d’une nouvelle série policière: Monsieur Gallet, décédé et Le pendu de Saint-Pholien.

Simenon, qui a déjà fait paraître, sous une vingtaine de pseudonymes, plus de 200 romans et près d’un millier de contes, a convaincu son éditeur, Arthème Fayard, de lancer une nouvelle collection de romans policiers. L’idée a séduit Fayard, qui pressent la fin de la littérature dite des « romans populaires », avec son lot d’histoires à faire pleurer les midinettes…

Mais quand Simenon lui a présenté, en 1930, un roman, Pietr le Letton, où apparaît le héros qui doit être à l’origine du succès de la collection, Fayard est resté perplexe: ce héros, le commissaire Maigret, est un fonctionnaire salarié, vivant dans un milieu bourgeois, un peu lourdaud, menant ses enquêtes à coups de bière bues sur le zinc et avalant force sandwiches dans un bureau noyé dans la fumée de pipe… Il n’a rien d’un héros romantique, ne multiplie pas les actions aventureuses d’un Arsène Lupin, et ne découvre pas le fin mot d’une énigme à coups de brillantes déductions, comme un Sherlock Holmes… En plus, l’histoire de Pietr le Letton finit mal, et il n’y a pas d’intrigue amoureuse…

Fayard a de la peine à croire au succès d’une telle série, et c’est alors que Simenon lui propose un lancement spectaculaire en organisant un bal anthropométrique pour étrenner les deux premiers volumes de la série, bal qui doit réunir tout ce que Paris compte en fait de célébrités de la presse, du spectacle et des arts… Pari gagné: le bal fut « l’événement parisien le plus médiatisé de l’avant-guerre » (dixit Lacassin). Le succès est encore agrandi par l’innovation éditoriale proposée par Simenon: remplacer l’illustration en couleurs du premier plat de couverture par une photographie noir-blanc, réalisée par des artistes de talent, comme le jeune Robert Doisneau…

Les deux premiers volumes de la série des Maigret sont immédiatement suivis d’autres titres, publiés à raison d’un roman par mois: en mars, Le charretier de la Providence; en avril, Le chien jaune; en mai, Pietr le Letton (cette fois, Fayard, convaincu par le succès remporté par la collection Maigret, accepte de publier ce roman, qu’il avait hésité à faire paraître l’année précédente !); en juin, La nuit du carrefour; en juillet, Un crime en Hollande; en août, Au rendez-vous des Terre-Neuvas; en septembre, La tête d’un homme; en novembre, La danseuse du Gai-Moulin; en décembre, La guinguette à deux sous. En janvier 1932, c’est le tour de L’ombre chinoise; en février, L’affaire Saint-Fiacre; en mars, Chez les Flamands; en avril, Le fou de Bergerac; en mai, Le port des brumes; en juillet, Liberty Bar. La fin de l’année 1932 et la première moitié de 1933 voient la parution de nouvelles et de romans hors du cycle des Maigret. En juin 1933, Simenon fait paraître un roman de la série Maigret: L’écluse no 1. Dans ce roman, Maigret est à quelques jours de la retraite, et il effectue sa dernière enquête en « service actif ». Simenon a envie de se passer de son personnage pour accéder au roman « littéraire »; il signe un contrat avec l’éditeur Gallimard, et finit de publier pour Fayard, jusqu’à la fin 1933, une série de romans « non-Maigret ». En mars 1934, Fayard publie un dernier volume de la collection Maigret, intitulé symboliquement Maigret. Dans ce roman, Simenon montre son commissaire à la retraite, et pense s’en être définitivement débarrassé.

 

 

Après un voyage en Afrique en 1932, et un tour d’Europe en 1933, Simenon se sent prêt à aborder d’autres rivages littéraires, et cela se marque par un contrat signé avec la prestigieuse maison Gallimard. Cette étape se signale aussi dans la parution des deux derniers romans Maigret chez Fayard: les couvertures photographiques sont abandonnées et remplacées par des illustrations signées Bécan.

le dos des couvertures est simplement uni, avec une prolongation des deux couleurs de fond